• Acte II Scène III : Deux ombres

    Une scène, vide.

    Passe une armée d'ombres qui dispose,

    Un lit.

    Des livres sur le sol.

    A cour, une fenêtre fermée.

    Entre le Roi.

    Suivit de la Marchande.

    Un couteau dans le dos.

    Il la suit du regard,

    Elle le fuit.

     

    Le Roi :

    Voilà, c'est la meilleure chambre du palais. La plus confortable en tous cas.

     

    La Marchande :

    Merci beaucoup.

     

    Le Roi :

    (après un temps de vide où il ne sais que faire ni comment le faire) Vous voulez lire ? Il y a plein de poésie qui traine par terre. J'aime beaucoup ça, la poésie.

     

    La Marchande :

    Vous avez dit que je pourrais manger.

     

    Le Roi :

    (déçu du refus de lire de la poésie) J'ai la gorge terriblement sec. Un verre de vin peut-être ? Vous êtes fatigués ? Nous pouvons dormir sur le lit. Sauf si vous préférez le sol, je ne sais pas, je ne connais pas toutes vos habitudes.

     

    La Marchande :

    J'n'ai pas très sommeil...

     

    Le Roi :

    Nous pouvons essayez de parler. Je parle très souvent seul, très rarement avec quelqu'un. Mes gens sont trop bêtes pour tenir une discussion. Nous avons peut-être des passions communes. Aimez vous la chasse ?

     

    La Marchande :

    Non.

     

    Le Roi :

    Moi non plus. Vous voyez, nous avons des points communs. Parlez moi de vous.

     

    La Marchande :

    Que voulez vous savoir ? Posez moi des questions.

     

    Le Roi :

    Je ne sais pas... Avez-vous un mari ?

     

    La Marchande :

    Non.

     

    Le Roi :

    C'est très bien. Et où vivez vous ? Quand vous n'êtes pas chez moi, bien sûr.

     

    La Marchande :

    Dans la montagne.

     

    Le Roi :

    C'est fantastique ! Absolument fantastique ! Vous devez avoir une vie fantastique !

     

    La Marchande :

    J'crois pas. Je passes mes journées à chercher des pierres, à les tailler. En été, quand les gens sortent des trous, j'fais le tour des villages dévastés pour vendre mes couteaux. Tout l'monde veux un couteau. Pour s'défendre ou pour attaquer ceux qui n'en ont pas. C'est la misère là-dehors. Les gens se cachent, il faut savoir les trouver. Ils ont peur, là encore, il faut les rassurer. (un temps) C'est mon métier.

     

    Le Roi :

    (ses mains sont moites, son esprit s'agite) Je... Vous devez avoir une vie fantastique. Je veux dire, vous devez vous sentir libre, voyager. Toujours soleil nouveau à chaque réveil. Vous avez dû rencontrer de très nombreuses personnes. Je vous envie. J'aimerais, parfois, pas toujours, parfois, être un de vos semblables. Trop de responsabilités, trop de choses à faire. J'aimerais partir.

     

    La Marchande :

    Pourquoi vous partez pas ? Vous êtes pas obligé de faire c'que vous faites. Levez vous, abandonnez le palais et partez !

     

    Le Roi :

    Je suis trop vieux. Trop d'années sur les épaules. Vous ne vous rendez pas compte à quel point il m'est difficile de marcher avec toutes ces années. Mes pieds sont enfoncés dans le sol, les racines trop profondes, je ne peux plus les couper. Je ne peux pas recommencer ma vie maintenant, ce serait idiot, absurde, complètement. Je suis né dans la pierre. Vous, dans la poussière. C'est une chance. Votre corps est poussière, votre esprit aussi. Vous baignez dans l'inutilité. Moi... Moi je suis un rocher que rien ne peut faire bouger. Rien. Je vous envie. (un temps, une envie de pleurer les inonde tous deux, rien ne sort, il soupire, elle abandonne) Et vous vendez des couteaux... Ou... Nous pouvons nous tutoyer peut-être.

     

    La Marchande :

    J'sais pas.

     

    Le Roi :

    Ça te gène ?

     

    La Marchande :

    Oui, un peu.

     

    Le Roi :

    Ce n'est pas grave. (un temps) Tu ne veux pas t'approcher ? (elle s'approche un peu, il lui prend les mains comme pour faire une demande en mariage) Est-ce que tu sais écrire ?

     

    La Marchande :

    (après un temps d'hésitation) Non, désolé.

     

    Le Roi :

    J'ai besoin d'entrer dans les livres d'histoires. Ce n'est pas pour moi, c'est pour l'Humanité future. (très animé) Ou dessiner. Tu ne sais pas peindre ? Tu ne veux pas essayer de me peindre, là comme ça, allongé sur le lit, ou on debout, fier. J'ai perdu ma couronne, j'ai perdu mon sceptre, mais ces insignes sont sur ma figure. Regarde moi mieux que ça, yeux dans les yeux. Je suis magnifique, plein de lumière. Dieu est en moi. Ou une chanson, tu peux me chanter un air. Inventer une chanson sur moi. Qu'on s'en souvienne. Je dois bien t'inspirer quelque chose. (il cherche) Une sculpture ? Un poème ? Un masque ? Un vase ? Une étoffe ? Je ne vous demande que quelques vers.

     

    La Marchande :

    Je suis pas très douée pour ce genre de trucs.

     

    Le Roi :

    Ce n'est pas grave, il y a d'autres façons de payer... (il s'approche d'elle, commence à lui caresser le visage, le corps) Toute ma gentillesse, j'ai bien droit à un peu de sympathie en retour.

     

    La Marchande :

    Lâchez moi.

     

    Le Roi :

    Je te touches à peine... Pitié...

     

    La Marchande :

    (le repoussant) Laissez moi !

     

    Le Roi :

    Et de quel droit peux tu décider ? Où est cette « idée de l'absolu » que tu m'as promise ? Hein ? Ton esprit est fermé, cloisonné. Je cogne derrière et ça ne sert à rien. Et moi j'ai soif. Tu peux bien me laisser ton corps, non ? C'est un honneur que je t'accordes.

     

    La Marchande :

    Pas avant d'avoir mangé.

     

    Le Roi :

    C'est évident... Viande ou poisson ?

     

    La Marchande :

    Je sais pas...

     

    Le Roi :

    Je t'apporte les deux.

     

    Le Roi sort d'un pas décidé, la Marchande reste seule.

    Elle récupère le couteau, le tient fermement,

    Cherche la meilleur position, s'entraine à frapper au cœur.

    A force de mouvements, le couteau se retrouve si prêt de sa gorge,

    Elle s'immobilise.

     

    La Marchande :

    J'me demande ce qu'il y a, au-delà d'la matière. Si j'coupe cette veine là... T'en penses quoi ? Ça serait facile. Fin d'l'histoire. Merde. Qu'est ce que tu fous ici ma belle, hein ? - Bonjour monsieur le Roi, j'vous plait n'est-ce pas ? Vous êtes sûr de n'pas vouloir un couteau ? Où ? En plein poumon ? Dans les veines ? Et toi ma belle, tu l'voudrais pas ? Plus prêt, encore plus prêt. Tuer, ou ne pas tuer. (elle rit doucement, lâche le couteau) Elle est belle la princesse. Pourquoi est-ce qu'il faut avoir cette violence en sois ? Elle est ici. Satan règne. Et Dieu alors ? Et là-haut ? C'est comment là-haut ? En dehors de tout, de la matière. J'veux plus lutter... J'me suis perdu... (elle ferme les yeux et doucement, chantonne une mélodie. Et celle du vieux violon finit par l'accompagner. Alors elle s'interrompt soudain.) Qui est là ? (elle s'approche de la fenêtre, non sans crainte) Je n'suis pas folle j'ai entendu quelqu'un. Qui est là ? C'n'est pas la première fois, allons, montrez vous. (un temps, le violon s'en va) Il est parti. Il finit toujours par partir... C'est dommage. (elle passe la tête à travers la fenêtre) Attend... (un temps) Je pourrais... Oui...

     

    La Marchande, doucement, s'allonge vers le vide.

    Ses yeux se ferment.

    Le Roi entre, menaçant, un plat à la main.

     

    Le Roi :

    Il ne faut pas ouvrir la... (elle recule et ferme la fenêtre) C'est dangereux. Vous pourriez tomber, ce serais dommage.

     

    La Marchande :

    Excuses moi.

     

    Le Roi :

    Hors de question. Tenez. (il lui tend) Par où êtes-vous entrée ?

     

    La Marchande :

    Pardon ?

     

    Le Roi :

    La porte est fermée. J'ai vérifié. Vous êtes sûr de ne pas être entrée par la fenêtre ? Les couloirs sont pleins de morts. Ils ont envahi le salon, ils ont renversé toutes les assiettes. Vous ne mangez pas ?

     

    La Marchande :

    J'sais pas, j'n'ai plus très faim.

     

    Le Roi :

    C'est idiot, ça va refroidir, mangez. Maudits morts. De la belle porcelaine. Tout est en miette. Vous tremblez ?

     

    La Marchande :

    Il fait froid.

     

    Le Roi :

    Froid ? Il ne fait pas froid ici. Ou alors, seulement pour les comploteurs. Pour les hérétiques. Pour les salopes. Pourquoi êtes vous venus ?

     

    La Marchande :

    Pour manger, pour vendre mes couteaux, et pour te voir.

     

    Le Roi :

    Me voir, moi ? Me voir moi. Vous m'avez bien vu maintenant, vous êtes contente ?

     

    La Marchande :

    Je comprend pas où...

     

    Le Roi :

    Me voir moi, bien sûr. Manger, vendre. Ce n'est pas ce que les morts disent. Ils murmurent les morts, entre eux. A moi, bien sûr, ils ne parlent pas. Mais entre eux, il s'en passe des choses.

     

    [...]


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