• Comment je suis devenu cynique

     Si la jeunesse est pleine de rêves, les miens dépassaient l'entendement. La générosité dans le cœur et l'amour en pavillon noir, j'ai cru très tôt être voué à quelque chose, que mon existence allait changer le monde, car le monde pouvait être changé. Oui, j'étais utopiste. Aujourd'hui, je suis guéri. Je vois trop bien comment, depuis les premiers hommes, l'humanité s'est contentée d'évoluer cycliquement, brodant chaque époque de guerres et de massacres. Les plus forts font des plus faibles leurs esclaves ; la bêtise passe pour intelligente ; les dirigeants – peu importe le système, ont comme devise machiavélique le pouvoir plutôt que le bonheur des citoyens ; l'argent et la cupidité gouvernent ; les civilisations naissent et meurent, comme les roses, comme le soleil qui finira par s'éteindre un jour, et nous avec lui. L'Homme ne trouvera pas le bonheur collectif. La félicité ne lui est accessible que de façon ponctuelle et individuelle, pour peu qu'il ait une âme assez forte et le courage de se battre pour ce qui lui correspond. Au reste, générations après générations, il se contentera d'errer, encore et encore, dans un univers absurde, sans réponse aux questions qui l'assiègent. La vie n'a pas de sens, elle est, cruelle et mystérieuse.

    En général, – et ce n'est pas faute de m'avoir prévenu, les utopistes deviennent cyniques avec l'âge. Ils finissent toujours par se rendre compte de l'impossibilité de leurs croyances. Un réel changement ? Le soulèvement des peuples ? Le bonheur universel ? Le triomphe de l'amour ? Non, soyons sérieux deux minutes, ces choses-là ne se peuvent pas. Nous ne pouvons placer notre espoir que dans le bleu du ciel qui ne dure jamais bien longtemps. L'utopie est un lieu qui n'existe pas. Devant la cruelle vérité du monde, nous plissons notre bouche dans un sourire désespéré et nos yeux se couvrent d'amertume. C'est peut-être cela, grandir.

     

    Une cuillère en argent dans le cul, j'ai reçu la vie sur un plateau doré.

    J'ai eu une enfance heureuse, presque trop. Mes parents s'embrassaient langoureusement en préparant les repas. En tout et pour tout, j'ai dû les voir s'engueuler deux fois. Qui peut en dire autant ? C'est injuste, oui. J'aurais pu naître en Afrique, je suis né en Europe. À l'époque, je ne m'en rendais pas compte, tous ces bienfaits me semblaient naturels. Comme tout bébé, j'ai pleuré en sortant du ventre, les poumons pris au piège de l'air infecté de notre univers, mais une fois tombé dans cette baignoire de roses, je me suis dit qu'au fond, les choses n'allaient pas trop mal. Et après tout, pourquoi cela devrait-il être autrement ? La vie n'était-elle pas faite pour qu'on jouisse d'elle ? Pourquoi quitter le ventre chaud, les étoiles et le genou de Dieu, si ce n'est pour une existence hédoniste ? Il y avait un jardin avec un toboggan, des bains chauds et moussants, des bisous dans le cou, des rires, de la musique le matin, le dos de papa, des jambes pour galoper dans la plaine qu'était notre salon. J'avalais la vie, je la mâchais à grandes dents. La maison m'appartenait car elle s'offrait à mon regard. Et mes parents, et les rues de la ville, et les fleurs et les insectes, tout ce qui passait devant mes yeux de grand bébé était aussitôt englouti, digéré, transformé. De 0 à 4 ans, je fus créateur d'un monde qui s'imposait malgré moi, comme on peut être créateur de son corps et de ses pensées. Tous les enfants sont artistes, ils glissent des brides d'imagination dans les interstices de la réalité.

    J'ai connu le paradis terrestre, cette idylle tant et tant recherchée. Roi, enfant prodige au centre de l'attention, je marchais, on frappait des mains. Le moindre mot qui sortait de ma bouche provoquait rire et exclamation. Mes rots excitaient la surprise, mes gribouillages l'admiration. En plus d'être aimé, ma seule présence rendait les autres heureux. J'avais le pouvoir de plaire, de donner bonheur et satisfaction, ou colère et mépris. Que je crache dans la soupe et je faisais gronder le tonnerre ! Que je fasse le sourire sage et le ciel bleu revenait dans les yeux de ma mère. L'univers était pendu à mes lèvres, les jours valsaient au rythme de mes caprices. Il y avait certes parfois quelques difficultés : un jouet qu'on refusait de m'acheter, un courant d'air froid qui passait sur ma nuque divine, une glissade sur le carrelage qui abîmait mon majestueux popotin, ou une colère de maman pour avoir lancé mon nounours dans les verres en cristal. Mais toujours après la nuit venait le jour, les monstres étaient bien faibles face à mon sceptre.

     

    Puis j'ai grandi. J'ai grandi une première fois, je suis allé à l'école.

    Ah ! L'école ! C'est là que j'ai découvert mes semblables, mes contemporains, autres petits rejetons de 4 à 6 ans, filant sur leur tricycle en faisant les gros bras. La tétine dans la bouche, les mains accrochées à la jupe de leur mère, ils font les mecs dès qu'ils se retrouvent en groupe. J'ai connu très tôt l'hypocrisie. Je me souviens de ces petites bouilles souriantes à la cantine, juste en face de moi, tandis que sous la table leurs baskets crottées me labouraient les tibias. Je me plaignais d'être frappé, on me traitait de menteur. Sans preuve, je me taisais. Quand en balade nous les croisions dans la rue, ils étaient tout ce qu'il y avait de plus poli devant mes parents. Ils m'invitaient même aux fêtes d'anniversaire pour mieux me martyriser.

    Je suis arrivé dans la cage aux fauves avec des grands yeux de rêveurs. Je n'avais jamais connu que le bonheur. N'ayant pas le moindre élément de comparaison, je me figurais qu'il en était de même pour tout le monde. D'une nature despotique, après avoir régné sur mes parents, j'ai voulu imposer mes embrassades à l'école, obliger à la félicité. Tyran de la béatitude, je poussais au rire et à la joie, à l'entraide plutôt qu'au déchirement, à la force intérieure plutôt qu'à la force physique. Tel un Tibétain dans une horde de Chinois, ma place au sommet fut vite abrégée : mes sujets menèrent un putsch et me coupèrent la tête.

    Je suis devenu le principal sujet de moquerie de mes camarades, le bouc-émissaire, la tête de Turc, le monstre, le bizarre. Ma maîtresse d'alors m'obligeait à porter des gants au mois de mai, car j'avais tendance à griffer. On m'appelait le « cherche-merde ».

    Dans la Torah, le bouc-émissaire est cet animal innocent que l'on charge des malédictions pour les détourner du peuple. Peut-être ai-je voulu, petit, prendre cette place-là. Sûrement trop heureux dans ma vie familiale, il était de mon devoir de porter la faute des autres et le pêché du monde. Frappez-moi et demeurez en paix ! Non, soyons sérieux, je ne suis pas un saint. J'étais tout simplement un de ces petits cons, une enflure miniature qui allait embêter les autres jusqu'à les exaspérer, jusqu'à ce qu'ils en viennent aux poings, pour après, le nez en sang, pouvoir se faire plaindre avec ses yeux mouillés.

    J'ai été dégoûté des Hommes, dégoûté de leurs malheurs. Je ne comprenais pas que c'était moi le chanceux. Nous étions à Paris, dans le 93, et Sylvio, le leader qui liguait la classe contre moi, n'était jamais qu'un enfant battu, mais cela, je n'en avais aucunement conscience. Ce n'était pas la jalousie qui faisait tomber les poings et les griffures, mais une incompréhension mutuelle. Déjà, à 4 ans, deux visions différentes d'une même terre, et l'impossibilité de comprendre l'autre. Ce fossé entre les autres et moi, c'est l'amour de mes parents.

    Je me suis souvent demandé à quel point cette différence est innée, à quel point je l'ai construite, cultivée, fabriquée de toute pièce. Étais-je fais pour être ce que je suis, ou suis-je créateur de moi-même ? Déterminisme ou existentialisme ?

    Rejeté, j'ai commencé une vie de solitaire. Je me baladais seul dans la cour de récréation. Le long des barrières, je chantais pour moi-même des mélodies inventées. Il y était question d'amour, de vengeance, de pouvoir et de renommée.

    Cette solitude d'enfant perdu pèse encore sur mes épaules. Je me suis construit, en haine contre la haine, en amour de l'amour. Telle était ma vengeance. Si je cédais parfois à la tentation d'aller, sans raison, embêter ou griffer celui qui me dérangeait, profondément, je décidais d'aimer mon prochain, toujours, sans répit. Ainsi, je redevins puissant despote, déguisé tel un émir arabe en mendiant dans la foule, je prodiguais mes biens-faits et personne n'en savait rien. Je me suis construit seul, dans mes rêves, je me suis inventé un destin. Me croyant faussement Dieu, je fis de mon monde un univers magique où j'étais l'élu, un héros, celui qui allait bouleverser les systèmes, qui allait rendre les hommes meilleurs pour être le meilleur des hommes. Je suis devenu utopiste.

    Avec le temps, les choses ne se sont pas améliorées.

     

    La réalité n'est pas un rêve. Elle n'épargne personne. Elle est faite d'une matière solide, frontières en briques, infranchissables ; on ne se cogne pas impunément la tête dessus. Plus on grandit, plus on en prend conscience. Ça se fait au fil des heures, au fil des jours, des semaines et des années. Ça se fait pendant les cours d'histoire où l'on passe en revue les guerres et les tyrans ; l'évolution de l'humanité à travers laquelle nous essayons de voir un progrès ; les cours de philosophie où l'on apprend que l'homme est un loup pour l'homme. L'expérience vient confirmer l'ensemble.

    Plus tard, adolescent, j'ai pris des banderoles pour manifester dans la rue. Je ne savais pas exactement contre quoi, mais ce dont je suis sûr, c'est que les cortèges fleuris et les cris de colère n'ont pas eu l'impact souhaité. Les indignés s'indignent, les dirigeants dirigent. Les mouvements hippies ont laissé le monde tel qu'il était, ce n'est pas l'amour qui dirige les bombes. S'il y a eu des changements, ils n'ont jamais eu lieu autrement que dans le sang que je refuse de faire couler, et la violence.

    Plus je voyais les difficultés du monde, plus mon empathie grandissait. À travers une compréhension sensible des êtres et des choses, je pensais trouver une solution. Plus j'observais, moins je voulais voir. Je m'enfermais dans un univers onirique, bordant mes paupières de vins et de paresses, mélangeant Nietzsche et Platon sans les comprendre : nous sommes dans une caverne, il faut en sortir pour se diriger vers le Surhomme car Dieu est mort. Je croyais savoir quand je me contentais d'imaginer. Mes lectures me poussaient vers l'idée qu'un autre monde était possible, qu'un autre monde existait, que les rêves étaient réels. J'avais vingt ans, je philosophais dans les bars. Chaque jour, je me sentais grandir.

     

    Mon chien est mort dans un accident de voiture.

    Je ne parlerais pas ici de la tristesse et du non-sens d'une telle tragédie. Seulement, je me suis rendu compte que j'avais beau rêver et souhaiter son retour avec force, je pouvais prier, implorer, croire, la vérité était que je ne le reverrais plus jamais, que moi aussi j'étais mortel, et que le temps emportera tout. La réalité est plus solide que le rêve. Alors, j'ai pris conscience que la société fonctionnait d'une telle façon qu'il fallait travailler pour pouvoir payer son loyer. J'ai compris que, si j'avais de belles idées intellectuelles, tout le monde s'en foutait. Je n'étais pas le premier, ni le dernier. J'ai continué malgré tout, un moment, à rêver dans ma tour d'ivoire. Je pensais à Rimbaud : « Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles ». Encore une fois, j'avais mal compris. J'ai travaillé, je suis sorti, le monde n'avait pas changé. C'est moi qui ai changé.

    Je suis devenu cynique, disciple de Diogène. Libre-penseur, je me moque du sérieux des Hommes, des conventions sociales et morales, et je me porte bien.

    Quand j'ai dû, pour gagner ma croûte, nettoyer les toilettes d'un camping, j'ai compris que je n'étais pas un héros, ni un élue, que je n'étais pas un roi et surtout, que les choses ne viendraient pas d'elles-mêmes. C'est cette enfance servie sur un plateau qui m'a déboussolé l'occiput. J'ai cru trop longtemps qu'être bon avec mes semblables suffirait à faire descendre Dieu de son trône céleste, qu'il éclairerait mon chemin et qu'en somme, tout ira toujours pour le mieux. Alors, j'ai laissé mes songes par terre et je me suis mis à marcher. J'ai travaillé, sérieusement cette fois-ci.

    J'ai grandi. J'ai appris la mort des rêves. Je n'ai pas fini de grandir. On ne termine jamais. Si le corps s'est formé, il poursuivra son évolution, comme l'esprit, pour peu qu'on en prenne soin. Parfois, je me dis que j'aurais aimé rester un petit enfant naïf et innocent. Mais ce serait mentir. Je suis heureux d'avoir mordu dans la pomme de la connaissance, je mordrais encore, jusqu'au pépin qui m'étouffera. Prométhée ne nous a pas rendu le feu pour qu'on le laisse s'éteindre. Si je déteste un grand nombre des connards qui pullulent ici-bas, si je ne crois plus à l'utopie, je sais qu'il faut se battre contre soi-même pour tenter la lune. À force de persévérance et de sacrifice, l'individu peut parvenir au bonheur. Créateur de lui-même, il apporte un changement à son entourage, à travers sa parole, à travers ses actes et l'exemple qu'il fait de sa vie. Alors il peut mourir et dire sans honte : « Je suis un Homme ».


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