• L'étranger

    Je n'avance pas assez vite, contrairement au temps qui en fait trop. J'ai besoin d'une halte avant de continuer dans ce brouillard perpétuel. Alors dans la plaine, je m'assois.

    Les oiseaux sont aveugles, ils n'ont que leur chant pour charmer. Leurs yeux sont incapables de différencier le père du fils. Nous sommes tous les monstres-hommes devant lesquels il faut s'envoler au risque de se faire prendre. Regardez-moi, sentez mon souffle, que pensez-vous, suis-je mort ou vivant ? J'écoute la mélodie des pinsons de la plaine, je ferme les yeux, je n'entends plus rien. Peut-être je vais rester là, ne plus chercher à aller de l'avant puisque dans tous les cas le chemin bouché débouche sur un bouchon, non ? Excusez-moi, je suis de la mer. Je ne suis pas né sous un sabot, ni dans une étable, ni descendu d'une étoile, j'ai jailli tout simplement d'une gerbe d'écume vomissant, fou à m'en ronger les ongles. « Regarde », je me dis, « tout est là, le piaf va avec une baie dans la bouche, il est heureux lui ! Il ne pense pas à demain, ou au lien entre son corps et son esprit, ou aux actions ratés, à ce qu'il n'a pas, au temps qui passe et qui emporte tout, ou que sais-je encore ! »

    Il y a, très certainement, un charme qui m'a échappé.

    Allez camarade, debout, tu as ta peine à porter. Je me lève et m'éloigne autant que je peux de la plaine menteuse pour rejoindre l'hypocrisie des hommes.

    Quand on est enfant, on ne croit jamais aux conseils des grandes personnes. Je n'ai, pendant ma traversée, fait confiance à personne, sauf à toi. Je me souviens de la première fois que je t'ai vue, accoudée au bar, les yeux qui cherchent vers là-haut et une cigarette pendante au bout des lèvres. J'ai tout de suite su qu'on était du même bord. Un pied dans le ravin, nous refusions de tomber dans la société. On ne voulait pas “se faire avoir”, “se faire ronger”, comme on disait. Aujourd'hui tout a changé, n'est-ce pas ? On ne sait même plus ce que c'est, le calme. L'amour, vraiment, c'est un truc de campagne.

    J'entre dans la ville, puis dans la pièce, cette chambre que vous connaissez bien, celle dont vous parliez sans oser prononcer le nom qu'à demie-voix. J'entends le bruissement du vent contre les vitres des immeubles, et partout, même dans ton regard à toi, partout, la même indifférence. Cette salope a fini par quitter les objets pour aller traîner jusque dans les mots que forment ta bouche avant d’aller s'écraser dans le vide séparant tes lèvres des miennes : « Il fait chaud, tu ne trouves pas ? »

    Depuis que je te connais, je ne veux plus voir personne. Et surtout un jour comme ça, un jour comme un autre, avec cette chaleur, oui, cette chaleur qui nous écrase et nous fait suer de la pensée, malgré mon ardeur à faire de notre vie une histoire. J'aurais aimé me blottir une dernière fois contre ton cou, prendre tes seins dans ma bouche et sentir tes lèvres effleurer ma peau.

    On se protège comme on peut avec un manteau de croyance, la raison toujours de notre côté. On ne le fera plus, non, on ne le fera plus. Car il y a un diable rouge et une faux dont il faut se protéger. Que ceux qui doivent vivre enterrent leurs morts, n'est-ce pas ? 

    Tu t'approches et tes talons rouges résonnent dans la chambre vide. Tu poses une main sur mon épaule, tu me masses le dos comme tu le ferais avec un petit vieux. Il faudrait en finir une bonne fois pour toutes avec les choses à faire et celles qu'on a ratées. J'ai toujours crû qu'on avait, toi et moi, quelque chose de spécial. Je le crois toujours.

    - Allume le feu, j'ai froid, je lui dis.

    Elle me jette un regard méprisant, uniquement pour moi, comme une preuve d'amour confus avant de disparaître derrière son masque, et rideau.

    - Vas t’en.

    Je t'observe faire le geste de tes mains ; tu ne m'auras pas, je reste de marbre. Devant mon inaction, tu te trahis une nouvelle fois par la couleur écarlate de ton visage adoré. Comme tout peut être petit parfois. Nous qui pensions être grands...

    Le soleil passe par la fenêtre et vient se poser sur mon dos, ça me glace comme de la neige. Je suis résolu, je me lève. C'est un moment, comme ça, une incertitude. Il ne se passera rien de plus, malgré les chaînes qui nous encombrent, ou à cause, je ne sais plus. Nos routes sont un Y. Je suis parti il y a mille ans déjà. Il fait si noir, j'ai peur de ton corps, de ta voix, de ta capacité à me trahir une fois encore. Il n'y aura pas de nouvelle lune et au fond, toi-même tu n'en veux pas, ce sont mes illusions qui me mentent. Je te laisse avec le souvenir de ma présence, mon esprit, lui, prend la porte. Aller, et retour.

    Je marche dans un rêve sans obligeance. Prier ne m'aura servi à rien, sinon à tuer la monotonie. Je m'excuse de m'être dressé dans ce trou-de-cul de monde et d'avoir crû valoir quelque chose en tant qu'être. Comment aurais-je pu, moi qui n'ai pas de maison parmi les hommes ? Le temps passe, c'est indéniable, il passe et ce que les grandes personnes ont essayé de me faire comprendre, à moi l'enfant saturnien qui n'écoutait rien, c'est qu'il ne restera que des cendres. Il y a maintenant devant moi ce gouffre où il faut être prêt à plonger, parce que nous n'avons pas le choix. Je ne suis pas encore absolument résolu à sombrer, mon âme n'est pas assez massive. Je n'ai que mes jambes pour me porter ; incapables de se croiser, elles s'évaporent au regard des autres. J'attends la goutte qui fera déborder le vase. J'attends encore la nuit sans aube, celle qui viendra quand j'aurais fini d'attendre, celle qui finira d'engloutir ce libre-arbitre déjà défiguré par l'existence. Elle ne vaut pas grand chose, elle s'est évaporée en une année. Peut-être un autre aurait mieux réussi. Je voulais te rencontrer, étranger. Cela m'aurait été favorable de te connaître. J'en serais devenu meilleur.

    J'essaie, encore une fois, de me tirer la couverture.

    Dire que j'avais tout un monde dans la tête... Je te vois dans cette brume monde infernalement mystique et, je cours à toi et, je te prends par le bras et, je t'appelle, étranger, mon ami. Il y a une urgence à ne pas répéter. Une explication qu'on n'aura jamais. Si les mœurs nous guident, ils ne nous éclairent pas. Et il fait froid au bord des songes, à l'aube, quand la couverture se retire.

    - Ami, où les hommes ont-ils mis leur cœur ?

    - Ah ça, tu m'aurais dit, et le tien ? Ça va faire combien de temps que tu ne l'as pas écouté battre ? Tu n'es jamais qu'un avorton de plus !

    Et tu te serais mis à déployer largement ta gorge et je serais allé nager dans ton rire. Si seulement tu étais venu à moi et moi à toi pour me parler un peu de toutes tes pensées imparfaites. On aurait bu jusqu'à se traiter d'assassin et on aurait eu raison de se donner des coups de pied dans les tibias, car toi comme moi, nous sommes et serons toujours des êtres imparfaits, mais à toi, étranger, j'aurai pu tout livrer et sur toi, ami, m'appuyer de tes conseils qui ne valent pas ceux d'une autre grande personne, mais m'appuyer tout de même dans la confiance de tes mots.

    Je marche dans les rues vides de la grande ville. Je me souviens de toi, papa, chaque fois que ma silhouette se tord dans les vitrines des magasins. Le temps me pousse dans le dos avec sa main d'argent. Il me plaît moi, de causer parfois. Dans les avenues, je me balade dans tes pas, dans ton chapeau, dans ta façon de regarder et de jeter les pieds devant toi, dans cette barbe qui me ronge le menton et dans ces os et dans ton sang. Papa, tu es une montagne. Je vais me perdre et me perdant, c'est toi qui meurt encore une fois. Il y a aussi la bouche de maman que tu as quittée pour donner naissance à ma lâcheté. Elle qui avait l'âme d'un chêne est restée enracinée auprès de moi. Je suis venu chercher ton souvenir pour le découvrir dans la forme de mon visage ; maman, elle, ne m'a jamais quitté. Je n'en voulais pas, elle est restée longtemps accrochée dans cette croyance, dans ce désir maternel qui voulait que je sois, que nous soyons, quelqu'un. Ce n'est pas grave.

    Il ne reste plus que moi, et ce n'est pas facile de trouver à s'occuper. Allez, encore un pas.

    Suis-je maître de mon destin ?

    Je m'arrête sur cette petite place ombragée où les enfants jouent et où, d'une fenêtre entrouverte, coule une musique d'opéra. J'ai un caillou dans ma godasse. Ça m'empêche d'écouter, mais jamais de regarder passer le châle de cette belle brune. Je m'assois, le corps exténué par le manque de beauté sincère ; à aucun moment, je n'ai vu cette chose apparaître en dehors de ce que j'en faisais moi. Ma volonté est en flanelle. J'écoute, je ferme les yeux. Je me sens oiseau, aveugle, incapable de différencier le visible de l'invisible. Un jour, je volerais, comme dans un rêve d'enfant. Je vole, je vole sans corde vocal et je sauve l'école d'un dinosaure géant. Je voulais être chanteur. Je voulais être sauveur. Cette musique venue d'ailleurs me fait tourner la tête, elle chante bien, c'est engloutissant, mais viendra un moment où une autre main coupera le poste ou fermera la fenêtre ; que restera-t-il alors ? Les minutes sont à saisir, mais si je rate ? De quoi faire dresser les cheveux sur la tête ; et si je rate ? C'est gagnant perdant. Il ne reste plus qu'à rire, ce que je fais parfois, maintenant. On se tourne pour me regarder, l'homme qui rit dans le parc, ça donne un air d'autrefois. Je retire ma chaussure, ce n'est pas une pierre, c'est de l'or.

    Je me griffe tout seul. Puis je me mords les dents et le cœur, c'est une obligation. Une façon comme une autre de garder la santé. Quand on est sa seule famille, il faut se scarifier pour ne pas se détester.

    Halte. Halte. Non, attendez. Encore un peu. Attendez. Non. Halte. Non. J'ai mal dans ma poitrine, ma mâchoire claque, il reste du soleil pourtant. Il restait du soleil pourtant. Mon regard fait des pirouettes, le sol, le ciel, le sol, le ciel, graviers, nuages, et elle. Il est trop tard pour vivre. Halte, c'est fini, j'arrête de jouer. Un morceau de lingot a glissé sous ma langue, je me laisse tomber, poussière, tu redeviendras poussière. Et dans la bouche de quoi payer Charon. Ça suffit.

    Prends mon buste.

    Prends mon dos.

    Prend mon cou, ma tête, tout ce qui suit pour qu'enfin tout cesse.

    Et apprend moi l'éternité que je n'ai sue bâtir. Enseigne-moi les remous du Styx et la géométrie des astres. Ouvre les idées, laisse-les déployer leurs ailes. Laisse-moi, une dernière fois, écouter l'eau clapoter contre la margelle de la fontaine et, la voix d'opéra qui se meurt, et les enfants qui rient, et les enfants qui pleurent.

    Que je m'en aille, il n'y aura rien, je ne suis qu'un paquet de viande.

    Je suis un spécialiste de l'inactivité. Le temps est passé trop vite sur mes désirs de grandeur. Maintenant que je me traîne dans la poussière du parc, avec au loin, une sirène d'ambulance, je sais que ça n'empirera plus.

    Eh, je vole.

    Je te vois entrer dans ton cabinet. Tu travaille, mon amour, mon adoré, tu engueule ce vieil homme, patient en retard. Penses-tu à moi ? Me vois-tu ? Ton visage se tourne un instant, avec tes rides, ma belle, tu n'es ni une sainte, ni une medium. Tu allumes la lampe et osculte le malade qui tousse en cherchant la conversation. Ton esprit est ailleurs. Aurais-tu agi différemment si tu avais su que mon cerveau s'éteindrait aujourd'hui ? M'aurais-tu proposé un verre, ou une berceuse ? M'aurais-tu haï ou regretté ?

    Ici, je m'abandonne. Le vent souffle dans mon cou. Loin de tes seins, il m'emporte.

    Pourquoi je parle ? Comment ? Tais-toi, il y a un chat noir sur le muret d'en face. Il bat des pattes et grimpe vers la lune sous les applaudissements des gens. Un galant monte sur scène et retrousse ses manches. Il montre au public le trou dans son chapeau. D'un claquement de doigt, il fait jaillir les foulards colorés de ses manches vaguement retroussées. Il nivèle les attentes des spectateurs. Il a notion du rythme et de l'effet de surprise. Quatorze coups de couteau n'en viendront pas à bout. L'enfant, pourtant, s'acharne à percer le mystère de ses gestes. Ce n'est pas possible à la fin, la magie, il doit y avoir un truc, non ? Une corde, deux cordes, trois cordes, comment fait-il ? Une corde à nouveau. Laisse tomber, il y a un truc. Quel truc ? J'ai vu la corde, c'est juste une corde. Laisse tomber.

    Viens, le bateau m'attend.

    Regarde, c'est déjà mon corps qu'on descend dans la tombe, tu viens ?

    J'entends la messe comme depuis un gramophone rouillé. Pourquoi ma pensée n'est-elle pas noyée ? Mon être restera-t-il dans l'errance, maudit pour ne pas s'être accompli ? Je sens l'usure. Même cela prend du temps. C'est étrange, malgré les cendres, il reste une voix. Je me sens bête, tout seul dans l'éternité ; avec ce néant qui me grignote peu à peu, je comprends qu'il n'y a personne à injurier. Je ne m'étais pas tant trompé sur l'origine de mon âme et de sa sœur. La vie n'est jamais qu'une falaise à franchir. C'est le hasard qui a mis le chemin en place, c'est notre technique qui nous permet de suivre la route.

    Plus de corps, quelle étrange posture. Je fonds, renonce au pouvoir, à mes possessions, à mes amours imaginaires, à ma famille lattente et à mes amitiés perdues. La tête recouverte par la terre et le feu.

    Sur le perron, le chien aboie. Dernier détail. Une sornette de plus. Il lève son museau et sa patte impériale. Sa queue balaie les morts d'un air inquiet. Elle laisse une trace. Il tourne, traînaille comme un animal bien dressé à s'évanouir dans le silence. Le tram au loin passe, laisse une trace blanche dans le ciel, comme un avion. Dans le ventre du chien, il y a...

    Un éclat de Bouddha, de Mahomet, de Jésus, de Zeus, de Baha'u'llah, de Quetzalcoalt, d'Osiris ; un éclat de Diable et un éclat de Dieu.

    Une piquouse d'hallucinés. Une étoffe de velours. Un peu de blanc, un peu de noir, et les symboles inversés dans le miroir de la fatalité. Un fou marche en funambule sur la corde de nos intestins. Frotte tes mains. Allume chaque jour une bougie pour faire plier les ténèbres, si tu y crois. Bat des ailes et bat des cils. Laisse tomber les larmes pour ne pas te noyer. Mange le bleu de ta chair et, le vert de celle que tu aimes. Tu peux agir si ça t'amuse, ça ne changera rien, juste une giclée de peinture sur une toile continuellement blanche. Ça n'empêchera pas la guerre d'éclater et ton désespoir dégoulinera encore de tes lèvres sèches. Saleté.

    Le chien sur le perron aboie, c'est son emploi. L'avenir est passé, trop tard. Le soir tombe, demain est un nouveau jour. On continuera de ne rien faire. Demain, le chien mangera sa pâtée. Il faudra penser à appeler le plombier. Dans neuf jours, c'est l'anniversaire de mamie. On a plein de choix sur le programme télé. Samedi, on ira faire les courses. Et dimanche, c'est l'enterrement d'un vieil ami, un étranger.


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